Suite au conflit tragique de Keydi 2 qui a coûté la vie à trois personnes
Le 28 août 2025, la sous-préfecture de Kekedina dans la province du Kanem a été le théâtre d’un drame qui aurait pu être évité. Un conflit autour d’un simple point d’eau a dégénéré, causant la mort de trois personnes, dont un gendarme qui tentait d’apaiser les tensions selon les médias locaux (Tchad infos). Cette tragédie nous interpelle sur une réalité que nous ne pouvons plus ignorer : la mauvaise gestion de nos ressources hydriques peut transformer l’eau, pourtant source de vie, en source de mort.
L’eau : enjeu de survie, risque de conflit
Au Tchad, l’accès à l’eau potable demeure un défi majeur pour de nombreuses communautés. Selon les données disponibles, moins de 45% de la population rurale a accès à une source d’eau améliorée. Dans ce contexte de rareté, chaque point d’eau devient stratégique, parfois vital pour la survie des communautés.
Cependant, lorsque la gouvernance de ces points d’eau fait défaut, les tensions peuvent rapidement s’installer. Les conflits naissent souvent de:
- L’absence de règles claires d’accès et d’utilisation
- Le manque de représentativité dans la gestion
- L’inéquité dans la répartition des bénéfices
- L’insuffisance des mécanismes de médiation
Les racines du problème : une gouvernance défaillante
Le drame de Keydi 2 révèle les failles structurelles de notre approche actuelle. Trop souvent, les points d’eau sont construits sans une réflexion approfondie sur leur gouvernance future. Les comités de gestion, quand ils existent, manquent de formation, de légitimité ou de moyens d’action.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que le Tchad traverse une période de transition démocratique où la participation citoyenne et la décentralisation sont encouragées. Comment peut-on parler de démocratie participative si nous échouons à gérer collectivement nos ressources les plus essentielles ?
Pour une gouvernance inclusive et transparente
La solution ne réside pas uniquement dans la multiplication des forages, mais dans la transformation de notre approche de gestion. Nous devons passer d’une logique technique à une logique de gouvernance participative.
Principes fondamentaux à adopter :
- La représentativité Chaque point d’eau doit être géré par un comité représentant toutes les communautés utilisatrices, sans discrimination ethnique, religieuse ou sociale. Cette représentativité doit être réelle, pas symbolique.
- La transparence Les règles d’accès, les tarifs (le cas échéant), et l’utilisation des revenus doivent être publics et compréhensibles par tous. L’information doit circuler dans les langues locales.
- L’équité L’accès à l’eau ne peut être soumis au bon vouloir ou aux rapports de force. Des mécanismes doivent garantir l’accès aux plus vulnérables : femmes, personnes âgées, personnes en situation de handicap.
- La médiation préventive Des mécanismes de résolution des conflits doivent être mis en place avant que les tensions ne dégénèrent. Les autorités traditionnelles et religieuses ont un rôle crucial à jouer.
Le rôle des acteurs : une responsabilité partagée
Les autorités locales
Elles doivent accompagner la création de cadres réglementaires adaptés et soutenir les comités de gestion. La décentralisation en cours offre une opportunité unique de responsabiliser les collectivités territoriales.
Les partenaires techniques et financiers
Ils ne peuvent plus se contenter de construire des infrastructures sans s’assurer de leur gouvernance durable. L’accompagnement doit inclure la formation des gestionnaires et le renforcement des capacités locales.
La société civile
Nous avons un rôle de veille, de sensibilisation et de médiation. En tant que citoyens engagés, nous devons exiger la transparence et promouvoir le dialogue intercommunautaire.
Les communautés elles-mêmes
Elles restent les premières responsables de la gestion de leurs ressources. L’appropriation locale est la clé de la durabilité.
Vers des solutions concrètes
Face à l’urgence révélée par le drame de Keydi 2, plusieurs actions immédiates s’imposent :
À court terme:
- Audit de tous les points d’eau à risque dans les zones de tension
- Formation rapide des comités de gestion existants
- Mise en place de mécanismes d’alerte précoce
À moyen terme:
- Élaboration de chartes communautaires de gestion de l’eau
- Création de fonds de solidarité pour la maintenance
- Renforcement des capacités de médiation locale
À long terme:
- Intégration de la gouvernance de l’eau dans les curricula scolaires
- Développement d’outils numériques de gestion participative
- Création d’un observatoire national des conflits liés à l’eau
L’innovation au service de la paix sociale
En tant que membres du CitizenLab Tchad et du Protest Lab mondial, nous croyons fermement au pouvoir de l’innovation citoyenne pour résoudre nos défis locaux. Des outils numériques simples peuvent révolutionner la gestion communautaire de l’eau : applications de signalement des pannes, plateformes de dialogue intercommunautaire, systèmes de gestion transparente des finances.
Ces solutions technologiques, adaptées à notre contexte, peuvent considérablement réduire les sources de tension et améliorer la gouvernance locale.
Un appel à l’action collective
Le sang versé à Keydi 2 ne doit pas couler en vain. Cette tragédie doit marquer un tournant dans notre approche de la gestion des ressources hydriques. Il est temps de passer de la réaction à la prévention, de la gestion technique à la gouvernance participative.
L’eau est un bien commun qui nous unit au-delà de nos différences. Sa gestion doit refléter cette unité dans la diversité qui caractérise notre beau pays. Car au final, nous n’avons qu’une seule patrie, qu’un seul avenir à construire ensemble.
La paix autour de nos points d’eau est possible. Elle commence par notre volonté collective de faire de l’accès équitable à l’eau non pas un privilège, mais un droit effectif pour tous les Tchadiens.
Natwa Hindina Pierre
Membre du CitizenLab Tchad
Membre du Protest Lab (Civicus)